| |
La Ruée du Printemps 1901
|
| |
râce aux machinations de Bismarck, la Triple
Alliance fut secrètement formée entre l'Allemagne, l'Autriche
et l'Italie en 1882. À la fin, la défection de l'Italie au sein
de cette alliance, l'amenant finalement à déclarer la guerre à
l'Autriche le 23 mai 1915, fut un facteur significatif de la victoire
finale de l'Angleterre et de la France en 1918.
C'est plus ou moins la même chose à Diplomacy. Il est trop simple
de considérer les premiers stades d'une partie de Diplomacy comme
un triangle Angleterre-France-Allemagne, un autre triangle Autriche-Russie-Turquie
et une Italie impuissante quelque part au milieu. C'est une manière
de voir très limitée. La ruée de départ sur les arsenaux neutres
conduit inévitablement à une concentration sur Belgique-Hollande,
les Balkans et la Scandinavie. Mais aucun joueur ne peut gagner
la partie en prenant simplement La Belgique, la Hollande et le
Danemark ! Il n'y a après tout que douze arsenaux neutres sur
la carte.
Ainsi, dans ses plans à moyen terme, un joueur doit inclure une
attaque contre au moins un autre joueur, sinon deux. Toutes choses
par ailleurs égales (ce qu'elles ne sont bien sûr jamais), la
géographie de la carte suggère la grande valeur stratégique que
peuvent former certaines combinaisons d'alliés et d'objectifs
. Je crois que si Bismarck avait été un joueur de Diplomacy, il
aurait été fortement poussé à monter un meilleur système d'alliance
à moyen terme que ne le suggère celui de la Triple Alliance.
|
| |
 |
| |
Comment l'Autriche peut-elle survivre
?
|
| |
n découpage de l'Autriche tend à favoriser
la Russie plus que l'Italie, car la Russie n'est pas susceptible
de donner une chance à l'Italie de prendre plus que Trieste et
la Grèce à court terme. Avant même que l'Italie n'obtienne une
poignée d'arsenaux turcs, elle sera probablement poignardée. Pour
gagner, l'Italie devra conquérir toute la zone méditerranéenne,
à savoir toute l'Autriche, la Turquie, la moitié de la Russie,
Marseille, l'Espagne et le Portugal. Une Russie forte, ivre des
plaisirs de Vienne et de Budapest, peut stopper immédiatement
toutes les ambitions italiennes.
Il y a aussi l'Anschluss. Comme l'a montré avec talent Richard
Sharp dans son livre The Game of Diplomacy (1978), l'alliance
Allemagne-Autriche a été conçue au paradis. La thèse de Richard
est que l'Allemagne prospère rarement quand l'Autriche va mal
- généralement parce que cela permet à la Russie ou bien
à la Turquie de dominer les Balkans et d'écarter l'autre, atteignant
les dix à douze unités, tandis que l'Allemagne se débat sans doute
encore dans le triangle Angleterre-France-Allemagne. Une Russie
forte peut envoyer des armées au nord et même attaquer via le
no-man's land de Silésie et de Prusse, si besoin est. L'Allemagne
a donc besoin d'une Russie contenue et d'arrières protégés. L'Anschluss
requiert de l'Allemagne qu'elle affirme sans aucune ambiguïté
qu'elle utilisera son armée de Munich pour intervenir du côté
autrichien en cas d'attaque italienne. Ceci peut être obtenu en
arrangeant un stand-off avec la France au printemps 1901 entre
A Mun et A Mar sur la Bourgogne, laissant ainsi à Munich
A Mun pour l'automne 1901. L'Italie doit être persuadée que
cette armée bougera sur le Tyrol durant l'automne si nécessaire.
Si l'Allemagne affirme clairement ses intentions pro-autrichiennes,
il se peut fort bien que l'Italie soit persuadée de ne pas attaquer
l'Autriche dans l'immédiat. L'Italie est donc renvoyée à une stratégie
de type wait and see, espérant qu'une opportunité
se présentera d'elle-même, ou bien elle s'allie avec l'Autriche.
Si cette deuxième voie est suivie, pourquoi ne pas s'engager complètement
et former une Triple Alliance ?
|
| |
 |
| |
La Stratégie de l'Italie
|
| |
upposons
que l'Italie y adhère (à la Triple Alliance). Cela lui laisse
essentiellement deux possibilités : une attaque contre la
France ou une variation lépantine (*). L'ouverture anti-française
est F Nap - Tys, A Ven - Pie,
A Rom H. Puis un convoi rapide sur Tunis, une flotte
bâtie à Naples et un mouvement vers le Golfe du Lion au printemps
1902. Cela fonctionnera bien si l'Allemagne, rassurée par les
ordres italiens du printemps 1901, se sent en sécurité pour faire
A Mun - Bur à l'automne 1901 et réussit ce mouvement
grâce à l'intérêt de la France pour la Belgique et l'Espagne.
Cependant, même avec l'aide allemande, les gains de l'Italie ne
seront pas rapides. En outre, si l'Autriche doit faire face au
Juggernaut (**) de la Russie et de la Turquie, alors l'Autriche
aura besoin de plus que d'un soutien passif de l'Italie, si l'Italie
ne doit pas concéder la Méditerranée orientale à la Turquie. L'attaque
sur la France est donc un pari.
L'autre possibilité pour l'Italie est de faire F Nap - Ion
et A Rom - Nap. L'Italie convoie sur Tunis, bâtit
à Naples et ainsi tient l'est. La lépantine classique est F Nap - Ion,
F Ion - Eas avec un convoi en Syrie à l'automne
1902. L'autre possibilité donnée, avec une Autriche possédant
déjà la Grèce, est que la F Ion prenne la mer égée (si nécessaire
avec l'aide de F Gre) et convoie alors sur Bulgarie ou Smyrne,
ou bien accompagne le mouvement autrichien F Gre - Bul(cs)
avec F Ion - Gre pour s'assurer que l'Italie gagne
une construction en cas de succès autrichien. Il y a d'autres
possibilités, mais tout repose sur la manière avec laquelle agissent
ensemble la Russie et la Turquie. Bien sûr, tout ceci dépend des
aléas et il est difficile de spéculer plus avant.
Mais que devrait faire l'Italie avec A Ven ? Elle peut
simplement se maintenir, mais cela inquiétera l'Autriche et n'apportera
rien du tout. En début de partie, les unités ont d'autant plus
de valeurs qu'elles sont moins de 34, et cela semble être un terrible
gâchis pour A Ven de simplement se maintenir. La réponse
est A Ven - Pie avec la promesse allemande d'attaquer
la France à l'automne 1901 et de soutenir l'Italie sur Marseille
au moment approprié. Cela peut ne pas être agréable, mais je pense
cela vaut la peine que la France ait un ennemi en début de partie.
L'Italie aura besoin de la Méditerranée occidentale et a donc
grand intérêt à empêcher la France de construire des flottes depuis
Marseille. Si la France a encore une unité à Marseille après les
mouvements du printemps de 1901, alors l'Italie ne peut que réussir
à empêcher la France de gagner une construction qu'elle aurait
sans doute obtenue sinon, et elle empêche en outre une construction
à Marseille. Si l'Allemagne a obtenu le stand-off sur la Bourgogne
mentionné plus haut, le mouvement sur le Piémont marchera. D'un
autre côté, si la France a passé l'ordre A Mar - Spa
au printemps de 1901, alors l'Italie joue à 50/50, avec une chance
de prendre Marseille à l'automne 1901 si elle devine bien.
|
| |
 |
| |
L'Autriche tient l'Est
|
| |
on, supposons que l'Autriche ait confiance en l'Italie et ne voit
pas la nécessité de défendre Trieste. Une grosse supposition, je
sais. Il est raisonnable de passer l'ordre A Vie - Gal.
La Galicie est un territoire clé, adjacent à quatre arsenaux et
crucial pour la défense de l'Autriche. Les autres mouvements évidents
sont F Tri - Alb et A Bud - Ser. Sans
tenir compte du fait que le mouvement sur la Galicie réussira ou
non, l'Autriche peut être certaine de deux constructions à l'automne
1901. Si l'Autriche prend la Galicie, elle se trouve bien sûr dans
une puissante position.
|
| |
 |
| |
Le rôle de l'Allemagne
|
| |
ien que l'Allemagne sera prise dans le conflit Angleterre-France-Allemagne,
un mouvement italien sur le Piémont ne sera probablement acheté
que par une promesse d'attaquer la France en 1901. Ainsi, l'Allemagne
doit faire son possible pour entraîner l'Angleterre dans le conflit
contre la France dès le départ, mais se souvenir de construire des
flottes pour prendre la Mer du nord. Que l'Allemagne oppose ou non
un stand-off à la Russie en Suède est une question de jugement qui
dépend de la manière dont se comporte la Russie. Un effondrement
russe n'aidera pas l'Allemagne, mais si le Juggernaut est en marche
alors il n'y a aucune raison de permettre à la Russie une construction
supplémentaire à l'automne 1901. Dans l'optique d'un stand-off sur
la Bourgogne ou d'une attaque immédiate sur la France, l'Allemagne
doit ordonner F Kie - Den, A Ber - Kie
et A Mun - Bur.
|
| |
 |
| |
Celà marchera-t-il ?
|
| |
ien sûr, il y a des risques. L'Italie risque de penser que l'Autriche
s'en sort trop bien les deux premières années, et l'Autriche risque
de penser que l'Italie s'en sort trop bien au delà des deux premières
années. Il est peu probable que ce soit l'Allemagne qui fasse basculer
le bateau. La nécessité des dix-huit arsenaux étant ce qu'elle est,
il est probable que tôt ou tard, l'Italie poignardera l'Autriche
ou vice versa, à moins que l'Italie n'arrive à percer vers l'Atlantique.
La frontière Venise-Trieste garantira toujours des nuits blanches.
L'Allemagne et l'Autriche peuvent n'avoir jamais à se poignarder
l'une l'autre puisqu'elles ne seront sans doute amenées à se combattre
qu'à la fin de la partie, étant chacune située de part et d'autre
des lignes de stalemate (***). Il n'y a pas de stratégie optimale
dans Diplomacy. Trop de choses dépendent des personnalités et de
la chance. Des articles tel que celui-ci ne peuvent fournir que
des idées, et non des solutions.
Le Tyrol est manifestement un territoire clé dans cette alliance
; avec quelques exceptions, si l'un des trois le prend, les deux
autres supposeront le pire. On oublie souvent qu'entre 1915 et
1918, plus de 650.000 Italiens moururent au combat au Tyrol et
que plus d'un million d'entre eux y furent blessés. Les Italiens
et les Autrichiens prirent à l'époque conscience de la valeur
stratégique de ce territoire et, à cet égard, Diplomacy imite
également l'Histoire.
|
| |
 |
| |
Notes de traduction
|
| |
(*)
: de Lépante (Grèce), où les Turcs du sultan Sélim II furent
vaincus en 1571 par don Juan d'Autriche (bâtard de Charles Quint)
à la tête de 200 galères espagnoles et vénitiennes. Dans Diplomacy,
les ouvertures lépantines qualifient les alliances austro-italiennes
contre la Turquie. (Anecdote : durant la bataille de Lépante,
un certain soldat du nom de Cervantes perdit la main gauche et,
ne pouvant dès lors plus se battre, se consacra à l'écriture.)
(**)
: Juggernaut (le dieu Vishnu) désigne en anglais une force implacable
qui écrase tout sur son passage. à Diplomacy, le Juggernaut qualifie
le rouleau compresseur formé par une alliance entre la Russie
et la Turquie. >
(***)
: stalemate désigne un pat, une impasse. Ici, la ligne
qui sépare les deux plus fortes nations et les maintient à égalité
(les autres nations ayant disparues ou étant devenues insignifiantes).
Parution
originale : Spring Offensive
No.1 (May 1992) disponible à
http://www.diplomacy-archive.com/resources/strategy/articles/triple.htm
|
| |
 |
|