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Au fil des années, de nombreux articles de qualité
ont été écrits sur les tactiques et stratégies
de Diplomacy, couvrant tout le spectre d'une partie, des ouvertures
aux lignes de blocage. Mais malgré cette abondance, il me
semble que personne n'a jamais traité de l'influence globale
de la puissance maritime sur l'issue du jeu. C'est à mon
sens l'un des facteurs clefs de toute partie de Diplomacy. Pourtant,
le contrôle des océans est très souvent négligé
par beaucoup de joueurs.
D'un point de vue géopolitique, le plateau de Diplomacy
représente en gros une péninsule entourée d'eau.
Ces océans peuvent être divisés en 4 régions
:
1. Atlantique : BAR, NWG, NTH, SKA, HEL, ENG, IRI, NAO et MAO.
2. Méditerranée : WMS, GoL, TYS, ION, ADS, AEG et
EMS.
3. Baltique : BAL et GoB.
4. Mer Noire : BLA.
Dans le contexte du jeu, je définirais la puissance maritime
comme le contrôle des espaces marins et l'usage de ce contrôle
au bénéfice de la stratégie globale d'une puissance.
Les bénéfices sont décuplés si un joueur
parvient à prendre le contrôle total d'une région
en détruisant toutes les flottes ennemies qui y voguaient
ou en les rendant impuissantes en les enfermant sur un territoire
côtier ou dans un espace maritime clos (ex : HEL).
Une fois la suprématie totale ou même partielle atteinte,
deux avantages immédiats se présentent :
1) La possibilité de maximiser l'efficacité de vos
ressources
2) La possibilité d'un déploiement rapide et flexible
de vos armées grâce au convoyage.
La suprématie maritime permet à une puissance d'augmenter
l'efficacité de ses ressources par différents moyens.
- Premièrement, moins de pièces sont nécessaires
pour protéger ou faire régner l'ordre dans les régions
les plus calmes de votre empire. Cela permet à son tour
de libérer des ressources pour les concentrer dans des
zones plus actives et organiser un mouvement d'attaque. Prenons
comme exemple la France, et imaginons qu'elle vient de terminer
sa conquête de l'Angleterre avec des flottes en MAO, ENG,
NTH, NWG et Edi, et des armées en Bel, Pic, Bur et Lon.
Si l'Italie est neutre, les armées de Bel et Pic et la
flotte de MAO peuvent être assignées pour défendre
la France et la péninsule ibérique, ce qui laisse
6 unités actives pour maintenir l'élan offensif
vers l'est.
- Deuxièmement, le contrôle des mers permet généralement
la puissance concernée de mener des opérations offensives
avec de bonnes chances de succès, alors que ces attaques
seraient vouées à l'échec en l'absence de
suprématie navale. Considérons un joueur autrichien
qui a réussi à conquérir la Turquie et l'Italie
et qui a des flottes en GoL, WMS, NAf et TYS, ainsi qu'une armée
en Pie. Une telle position offre à l'Autriche une excellente
opportunité de pénétrer en France et dans
la zone Atlantique. Sans la suprématie en Méditerranée,
l'Autriche n'aurait quasiment aucune chance d'entrer en France.
Le convoyage offre une grande flexibilité stratégique
à la puissance qui possède la suprématie maritime.
Le joueur anglais qui règne sur l'Atlantique et la mer du
nord a la capacité de convoyer des armées en France,
en péninsule ibérique, aux Pays-Bas et en Belgique,
en Scandinavie et à St Petersbourg. L'avantage stratégique
est évident : il est ainsi possible à une unité
de passer très rapidement d'un front à l'autre. En
outre, la flotte peut également rapidement servir de soutien
à l'armée qu'elle vient de convoyer. Mais le plus
gros avantage du convoyage est certainement l'effet de surprise
qu'il réserve. Un exemple classique de ce postulat est le
convoyage d'une armée de Kie à Lvn par le biais d'une
flotte en BAL, suivi d'une possibilité d'attaque sur Mos.
Effectué dans les bonnes conditions, ce mouvement peut s'avérer
fatal. La première fois que j'ai assisté à
sa mise en ouvre, la Russie n'est jamais parvenue à s'en
relever. Un exemple moins surprenant mais tout aussi classique est
le convoyage d'une armée de Nap en Syr par le biais de flottes
en ION et EMS qui, s'il est couronné de succès, peut
détruire la solide position défensive turque. Mais
son utilisation quasi systématique dans l'ouverture Lépante
lui a fait perdre son élément de surprise, et tout
joueur turc un tant soit peu avisé se tient désormais
sur ses gardes.
Comment parler de l'influence de la suprématie navale dans
Diplomacy sans évoquer les régions maritimes les plus
importantes au point stratégique ? Sans aucun doute, NTH
se place en tête de ce palmarès. Accessible depuis
6 centres de ravitaillement, un territoire neutre et 4 territoires
marins, NTH est la clef du contrôle de l'Angleterre et de
la région atlantique. Si l'Angleterre perd le contrôle
de NTH, elle voit fondre, si ce n'est disparaître, ses chances
de survie. A l'opposé, toute autre puissance qui parvient
à prendre et à conserver le contrôle de NTH
se positionne comme un candidat très sérieux à
la victoire finale.
Deuxième au classement, on trouve ION. Même s'il ne
borde que deux centres de ravitaillement, la possession de ce territoire
est crucial pour le contrôle de l'Italie et du centre de la
Méditerranée. Le joueur italien qui perd le contrôle
de ION s'expose à de sérieux ennuis, et la Turquie
doit à tout prix se l'approprier si elle compte aller au
solo.
Pour compléter le podium, MAO semble le choix le plus évident,
à cause de son emplacement sur la ligne de blocage qui court
du nord-est au sud-est de la carte. C'est pourquoi le joueur qui
cherche à établir une ligne de blocage devra occuper
MAO et ne pas en être délogé. De même,
la puissance qui veut couper la ligne de blocage, en particulier
à partir de l'est, devra elle aussi s'en emparer.
Ensuite, BLA et BAL arrive à peu près à égalité
au classement. Tout dépend en fait de la situation stratégique
de la partie en cours. L'importance de BLA, si l'on met de côté
sa signification dans les relations Russo-Turques d'ouverture, tient
au concept de la Flotte Stratégique Solitaire. Cette situation
peut survenir à n'importe quel endroit de la carte où
une puissance A se retrouve avec une flotte dans un espace maritime
touchant plusieurs centres de ravitaillement, et que la majorité
ou la totalité de ces centres sont contrôlés
par une autre puissance B . Dans ce cas, la simple présence
de la flotte en BLA est une grande diversion stratégique
pour la puissance B, avec un effet disproportionné par rapport
à sa taille. La puissance B va devoir mobiliser un nombre
conséquent d'unités à la défense des
centres de ravitaillement côtiers jouxtant BLA, alors que
ces unités auraient pu être utilisées à
d'autres tâches. Cela peut même permettre à la
puissance A ou à ses alliés d'enfoncer la défense
de B, car ce dernier n'a tout simplement pas assez d'unités
pour tout couvrir. Bien entendu, cet exemple pousse à son
paroxysme la valeur stratégique de la flotte en BLA, mais
j'espère qu'il servira à mettre en valeur la valeur
de la position F(BLA), qui ne doit jamais être sous-estimée.
J'aimerais terminer cet article par une réflexion sur la
suprématie maritime en fin de partie. Elle peut alors devenir
une arme à double tranchant, c'est à dire qu'elle
peut être utilisée pour transformer un draw en victoire,
ou bien pour empêcher un autre joueur d'aller au solo. Le
facteur stratégique le plus important en ce qui concerne
la suprématie maritime, dans le cas d'une tentative de victoire,
est sa capacité à faire sauter les lignes de blocage.
La possession de flottes à l'endroit adéquat permet
de se sortir de situations à priori inextricables, comme
par exemple le carrefour de PIE. Si vous possédez des flottes
dans l'ouest de la Méditerranée, vous avez alors la
possibilité de franchir cette barrière inviolable
autrement.
Mais le meilleur moyen de bien évaluer l'importance de
la suprématie maritime est de simuler des situations de victoire
pour chaque pays.
Autriche : Si l'Autriche peut gagner sans trop de flottes, il ne
fait aucun doute que la suprématie en Méditerranée
ne fait qu'augmenter ses chances de victoire finale.
Angleterre : Voici un pays pour lequel la maîtrise des océans
est vitale dans l'optique d'une victoire. A moins que le joueur
anglais n'ait la chance de pouvoir placer un grand nombre d'armées
en Europe Centrale assez tôt dans la partie, toute victoire
anglaise passera par le déploiement de flottes en Méditerranée
et le contrôle de sa moitié ouest.
France : Quasiment toutes les victoires françaises nécessitent
la suprématie de l'Atlantique ou de la Méditerranée,
voire des deux.
Allemagne : Tout comme l'Autriche, l'Allemagne peut se passer d'une
marine puissante pour gagner. Mais la maîtrise de la Baltique,
voire de l'Atlantique, améliore grandement ses chances de
victoire.
Italie : Sur la question des mers, le cas de l'Italie est très
proche de celui de l'Angleterre. Il lui faut de nombreuses flottes
pour assurer sa survie, mais elles ne sont pas forcément
synonymes de victoire. Mais si l'Italie parvient à dépasser
Gibraltar et à pénétrer en Atlantique, la victoire
devient très probable.
Russie : De toutes les puissances, la Russie est celle qui se passe
le plus facilement de suprématie maritime. Mais si le joueur
russe parvient à installer un nombre conséquent de
flottes en Atlantique ou en Méditerranée tout en assurant
une bonne présence terrestre, la victoire lui tend les bras.
Turquie : La Turquie se trouve dans une position assez étrange
: en effet, il lui faut tout d'abord dominer « l'océan
continentale » de Moscou à Munich, puis assurer une
forte présence navale en Méditerranée pour
prétendre à la victoire. L'éternel écueil
sur lequel se heurte le Turc est l'impossibilité de conquérir
et de conserver StP face aux flottes du nord. Il est donc essentiel
pour le Turc de réussir à pousser ses flottes au-delà
de l'Italie et à entrer dans la moitié ouest de la
Méditerranée pour s'emparer d'un 18ème centre,
soit en France, soit dans la péninsule ibérique. Si
la Turquie n'y parvient pas, ses chances de victoire sont quasi-nulles,
à moins de fautes grossières de la part de ses adversaires.
Si la suprématie maritime est souvent indispensable à
l'élaboration d'une possible victoire, on peut également
dire qu'elle forme la base de beaucoup de lignes de blocage. Les
puissances concernées doivent alors être capables d'interpréter
les signes assez tôt dans la partie pour placer leurs flottes
au bon endroit. Ce n'est pas toujours facile, car cela demande une
bonne coopération entre les puissances en question, ainsi
qu'une bonne lecture des obligations stratégiques. mais cela
dépasse les limites de cet article.
En conclusion, on peut voir que la suprématie maritime est
l'un des plus gros facteurs de victoire dans la plupart des parties
de Diplomacy. S'il parvient à bien juger l'importance de
la maîtrise des océans et qu'il apprend à l'utiliser
à son avantage, le joueur avisé ne gagnera peut-être
sa partie, mais il augmentera certainement de beaucoup ses chances
d'éviter la défaite.
Article tiré de The Acolyte #50 (Août 1983)
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